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ENQUÊTE-"Bienvenue en Nouvelle-Russie" : Comment le Kremlin remodèle les territoires ukrainiens occupés
information fournie par Reuters 26/03/2026 à 14:58

par Anastasiia Malenko, Filipp Lebedev, Gleb Stolyarov, Ryan McNeill et Mari Saito

La Russie remodèle à marche forcée les territoires qu'elle occupe dans l'est et le sud de l'Ukraine, construisant routes et lignes ferroviaires pour faciliter le transport de troupes, d'équipement militaire, de céréales, de minerais, à coups de centaines de millions de dollars.

Avec la volonté d'intégrer pleinement et rapidement ces régions que le Kremlin réunit sous le nom de "Novorossia", la Nouvelle-Russie, un terme forgé à l'époque tsariste.

Les opérations de sabotage menées par l'armée ukrainienne ne suffisent pas à entraver cet effort, constate Orest, un soldat déployé dans l'oblast de Donetsk, où il mène des actions contre les axes ferroviaires derrière les lignes ennemies.

"La voie ferrée fait des centaines de kilomètres de long. On n'est pas tout-puissants, malheureusement", dit-il.

S'appuyant sur l'analyse de milliers d'images satellite, sur l'examen d'appels d'offres, de communiqués publics, de données sur les exportations et le transport de marchandises, et sur des entretiens avec une trentaine de responsables ukrainiens et d'anciens habitants, Reuters a pu mesurer l'ampleur de cet investissement colossal dans des territoires que le Kremlin considère, son porte-parole l'a rappelé à Reuters, comme partie intégrante de la Russie depuis leur annexion en septembre 2022, non reconnue par la communauté internationale. "Cela est inscrit dans la Constitution du pays", assure Dmitri Peskov.

11,8 MILLIARDS DE DOLLARS

Les travaux de construction d'un réseau ferroviaire piloté par la compagnie publique Novorossiya Railways sont déjà bien avancés. Le projet comprend une ligne de 525 km de long dont la construction a débuté en 2023 et qui reliera les oblasts de Donetsk et Louhansk, formant le Donbass, aux régions méridionales de Zaporijjia et Kherson.

L'autoroute de Nouvelle-Russie sillonne également ces territoires occupés et doit être rattachée à un ensemble plus vaste, la "boucle d'Azov", raccordant la Crimée et le sud de la Russie.

Les ports ukrainiens, largement inactifs durant les premières années de la guerre, ont été réaménagés et rouverts sur la mer d'Azov, qui communique avec la mer Noire.

Au total, ce sont plus de 2.500 km de voies ferrées, d'autoroutes et de routes qui ont été construits, réparés ou modernisés entre 2022 et 2025 dans les territoires ukrainiens et les régions voisines en Russie, selon l'examen de milliers d'images satellitaires.

L'échelle de ces investissements montre que la Russie n'a aucunement l'intention de restituer ces régions dans le cadre d'un éventuel accord de paix, constate Karolina Hird, chercheuse à l'Institut d'études sur la guerre (Institute for the Study of War), un think tank de Washington.

"La manière dont la Russie investit massivement dans l'industrie et l'économie de l'Ukraine occupée, afin de tirer profit de l'occupation, enchaîne aussi financièrement Kyiv à Moscou", déclare-t-elle.

Parallèlement, la Russie met en vente des gisements de ressources naturelles, comme le montrent des documents d'appels d'offres. Il s'agit notamment de mines et de terres agricoles. Les droits d'exploitation d'un des plus grands gisements aurifères d'Ukraine ont été acquis par une société minière russe en avril 2025.

D'après des données gouvernementales disponibles en ligne, la Russie a alloué environ 11,8 milliards de dollars (10,22 milliards d'euros) de fonds fédéraux au développement des territoires occupés ukrainiens entre 2024 et 2026, dans le cadre de projets de développement nationaux prioritaires. C'est près de trois fois la somme totale allouée à une vingtaine d'autres régions fédérales fléchées pour des projets similaires.

"Un vaste programme de développement socio-économique a été lancé, essentiellement un programme de renaissance de nos terres ancestrales et historiques russes", a déclaré le président russe Vladimir Poutine le 30 septembre dernier, lors d'une allocution célébrant la "réunification" de ces régions avec la Russie.

"TOUT EST MILITARISÉ"

A court terme, les infrastructures déjà construites permettent aux trains et véhicules transportant passagers et marchandises de circuler à travers l'Ukraine occupée pour contourner le pont de Crimée. L'ouvrage, longtemps le seul lien routier et ferroviaire avec la péninsule annexée dès 2014 par Moscou, a été la cible d'attaques répétées des Ukrainiens.

"La priorité des Russes, ce sont les infrastructures de transport" pour assurer les chaînes d'approvisionnement, relève Vadym Skibitskyi, directeur adjoint des services ukrainiens de renseignement militaire (HUR).

Depuis 2023, Moscou a dépensé quelque 425 millions de dollars pour la construction et la maintenance des voies ferrées dans les quatre régions de l'est et du sud de l'Ukraine, selon des communiqués de Novorossiya Railways et l'autorité russe des transports ferroviaires publiés en août dernier.

Le projet principal consiste en une grande ligne reliant le sud de la Russie à la Crimée.

Des images satellite entre juillet 2023 et novembre 2025 attestent de la construction d'une connexion de 60 km entre les villes de Nosovelivka et Kolosky dans l'oblast de Donetsk, au nord de Marioupol. Exemple illustrant, selon un agent de renseignement ukrainien, la volonté des Russes de bâtir des voies à bonne distance des lignes de front pour éviter autant que possible les frappes adverses.

Le programme routier absorbe également des centaines de millions de dollars. Vingt appels d'offres relatifs à la construction de l'autoroute, des travaux d'ingéniérie à la maintenance des ponts, d'un montant global de 214 millions de dollars, ont été délivrés à des entreprises, selon le site officiel des commandes de l'Etat.

Le projet consiste en une liaison autoroutière longue de 630 km s'appuyant sur des tronçons déjà existants et des routes nouvelles ou élargies. Une section d'une centaine de kilomètres a été terminée entre Taganrog, dans le sud-ouest de la Russie, et l'oblast de Donetsk. Une grande rocade autour du port de Marioupol, en grande partie anéantie au début du conflit, est également en cours de construction.

Les autorités russes visent l'horizon 2030 pour l'achèvement de la "boucle d'Azov" reliant Rostov-sur-le-Don à Marioupol et la Crimée.

Interrogé sur ces investissements massifs, le président ukrainien Volodimir Zelensky reprend l'exemple de la Crimée pour déclarer qu'il ne s'agit que d'une "façade" qui ne bénéficie en rien aux habitants des territoires concernés. "Tout est militarisé", déclare-t-il.

Olha Kourychko, représentante du président pour la Crimée, note cependant que "les Russes ont accompli autant en trois ans d'occupation des territoires qu'en dix ans en Crimée", qui était leur "terrain d'entraînement".

MINE D'OR

Les ports de la mer d'Azov, route commerciale majeure pendant des siècles, reprennent peu à peu leurs activités.

En août dernier, Moscou a ajouté Marioupol et Berdansk à la liste publique des ports russes ouverts au commerce international, une mesure décriée par Kyiv. Les chenaux ont été creusés et élargis pour autoriser le passage de gros navires.

Selon deux dockers de Marioupol souhaitant rester anonymes, le port est devenu plus actif ces derniers mois, avec des cargos venant charger charbon ou céréales, même si l'activité reste en-deçà de son niveau d'avant-guerre.

Entre juillet et novembre de l'an dernier, 18 cargos exploités par des compagnies russes ou étrangères ont appareillé de Marioupol et de Berdansk, la plupart à destination de la Turquie. En 2024, aucun navire n'avait transité par ces ports, selon les données LSEG du trafic maritime.

La Russie étend son contrôle enfin sur les ressources naturelles. Des mines, des carrières, des terres agricoles, sont mises aux enchères par l'Etat, selon des documents publics. Les droits d'extraction de grès, de granit et de craie de quatre mines de la région de Louhansk ont déjà été vendus.

L'une des plus importantes transactions à ce jour concerne les droits d'exploitation de la mine de Bobrykivske, près de Louhansk, rachetés pour 9,7 millions de dollars par une filiale de la compagnie minière russe Polyanka, qui exploite principalement des mines dans l'Extrême-Orient russe.

Le site a des réserves évaluées à 1,64 tonne d'or, soit près de 260 millions de dollars aux cours actuels, selon les documents de la vente aux enchères.

La mine était exploitée par l'entreprise australienne Korab Resources jusqu'en 2014, lorsque les séparatistes prorusses se sont emparés de la région, qui a alors été placée sous sanctions occidentales.

Selon Katarina Hird, l'occupation des régions ukrainiennes engendre pour l'heure des coûts considérables mais à terme, la capacité de la Russie à exploiter les ressources naturelles et industrielles de ces territoires pourrait s'avérer profitable pour Moscou, dont les finances restent mises à rude épreuve par l'effort de guerre et les sanctions internationales.

(Jean-Stéphane Brosse pour la version française, édité par Sophie Louet)

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